Repenser Schopenhauer à l’heure de la massification de la consommation culturelle sur le web
Dans son étude sur « les internautes, premiers clients des industries culturelles » (décembre 2010) le Crédoc montre que la pénétration d’Internet dans les ménages a ainsi eu un impact sur un grand nombre de biens et services culturels, induisant une évolution de la structure des dépenses. Les internautes consomment plus de produits culturels, c’est un fait. Les plateformes de téléchargements légales, illégales ou à la limite de la légalité, rendent cet accès beaucoup plus simple, et massifient la consommation de ce type de biens. Il est en effet très facile pour un internaute de télécharger des films, CD, vidéos, e-book en quelques minutes seulement. Plus besoin d’aller au disquaire du coin ou même d’attendre que notre connexion de 56k mette 5 heures à télécharger un fichier de 30 mo…
Une consommation hypertrophiée
Mais ce qu’il faut noter c’est surtout la massification de ce type de comportements couplé à une consommation hypertrophiée. On ne dit plus « j’ai une collection de 300 CD » mais bien « j’ai 60 go de musique ». La relation à la quantité des biens consommés a considérablement augmenté pour atteindre des chiffres hallucinant. Aujourd’hui les jeunes s’échangent des disques durs externes dans la cours de récré.
Cette consommation hypertrophiée change bien entendu notre relation au désir, car le cercle infernal du désir semble avoir changé de rythme, on a accéléré son processus au point de se demander où l’on en est.
Repenser le désir avec Schopenhauer : une insatisfaction accélérée
Schopenhauer, penseur du XIXème siècle, prophétise pourtant ce nouveau processus infernal en mettant le désir du côté de l’insatisfaction et d’une soif inextinguible. Dans le Monde comme volonté et comme représentation il écrivait déjà « la volonté est totalement dépourvue d’une fin et d’un but dernier, elle désire constamment quelque chose parce que ce désir, son unique essence, ne peut cesser par aucun but atteint, et n’est donc capable d’aucune satisfaction finale ». Le désir n’est qu’un cercle interminable où se couple satisfaction (le moment où l’on possède l’objet tant désirer) et souffrance (l’attente avant de posséder cet objet).
Ce qu’il est remarquable de constater c’est que ce cercle interminable a augmenté sa cadence avec la massification de la consommation des biens culturels sur le web. La vitesse à laquelle le processus attente-satisfaction pouvait se faire il y a cent ans n’est plus le même qu’aujourd’hui. Le processus a considérablement augmenté au point sans doute d’en perdre ses repères. Le cercle infernal imaginé par Schopenhauer prend donc ici toute son ampleur et s’hypertrophie à l’extrême.
Notre désir est-il souffrance ?
Mais à Schopenhauer d’ajouter plus loin que ce cercle interminable produit surtout de la souffrance plus que de la satisfaction car « tout désir nait d’un manque, d’une insatisfaction quant à son état il est donc souffrance tant qu’il n’est pas satisfait (…) or aucune satisfaction n’est durable, elle ne fait toujours qu’inaugurer un nouveau désir, désir toujours entravé de façon multiple, toujours en conflit et donc toujours souffrance ». Toute vie est essentiellement souffrance conclue Schopenhauer. Mais alors que penser de nous et de notre consommation hypertrophiée à l’extrême, nous qui assouvons nos désirs aussi vite qu’il est apparu ? Avons-nous le temps de souffrir ? Sans doute que non puisque la vitesse de l’attente-satisfaction dépasse l’instant de souffrance. Le cercle inextinguible dans laquelle nous nous sommes entrainé nous empêche d’assister à notre propre souffrance. Mais cela révèle peut-être un autre phénomène que Schopenhauer décrit mais qu’il pensait presque infime. La vitesse à laquelle le processus du désir s’accomplit montre au contraire que nous avons sans doute peur du « vide terrifiant » qu’est l’ennui.
Une génération qui combat l’ennui
Notre génération (oserons-nous dire la plug’in generation ?) combat l’ennui, elle l’exècre, elle tente de l’oublier, de le rejeter au fin fond de notre volonté de vivre pour le remplacer par un désir hypertrophié. Nous ne voulons plus nous ennuyer. Ce combat postmoderne contre l’ennui est à l’œuvre partout autour de nous, mais cela pourrait faire l’objet d’une autre étude. En tout cas nous pouvons sans doute conclure que Schopenhauer n’était pas loin de la vérité, relire son œuvre c’est éclairer notre façon de vivre en 2012. Alors « relisez Schopenhauer » comme on dit, vous pourriez en retirer une certaine satisfaction
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